Erika. Totalement jugé, finalement coupable.

Ce mardi 25 septembre Total a donc été condamné dans l’affaire concernant le naufrage de l’Erika. C’est marrant mais j’ai entendu l’information sans que cela me touche plus que ça.

Exxon Valdez

Mon premier souvenir de marée noire concerne celle de l’Exxon Valdez, échoué en mars 1989 en Alaska. J’avais un peu moins de dix ans. J’ai suivi cela par la télé. J’ai encore ces souvenirs d’images très contrastées entre le blanc de la neige (ou de la glace) et le noir du pétrole. C’était loin sur un autre continent, on sent que c’est grave. Je pense que j’ai surement un peu développé une certaine conscience de l’environnement à ce moment là.

Pour l’anecdote, l’Exxon Valdez a continué à naviguer jusqu’en 2012, il a été posé sur une plage d’Alang en Inde le 2 août dernier pour y être découpé. Paix à son âme.

Erika

L’Erika, j’avais 20 ans, j’étais étudiant. Je me souviens me lever un dimanche matin, le 12 décembre, lendemain d’un samedi soir étudiant, je vais prendre mon petit déjeuner assez tard, j’écoute la radio des parents. J’entends qu’un pétrolier est en deux au large de Penmarc’h. Merde. Dans les heures qui suivent, on est tous attentif aux informations. Puis les choses s’enchainent assez vite. La partie avant coule, la partie arrière est remorquée par l’Abeille Flandres. Elle coule aussi peu après.

Dans les jours qui suivent, les médias nous disent qu’une partie de la cargaison se balade en mer. Différents bateaux de lutte anti-pollution sont envoyés sur place pour tenter de pomper le pétrole. On commence à apprendre qu’en fait ce n’est pas du pétrole mais un résidu de distillation ; donc très visqueux, donc très difficile à pomper. On attend. Puis arrive Lothar, la fameuse tempête de fin 1999. Le coup de vent ayant été annoncé, tous les navires de lutte anti-pollution viennent se mettre à l’abri dans le port de Saint-Nazaire. Je pars les voir avec mon père. Là on a vraiment compris ce qu’on allait se prendre sur la figure. Ces bateaux, de gros remorqueurs en quelque sorte, sont tous mis en quarantaine dans un coin du port, avec cordons de bouée autour d’eux, histoire qu’ils ne polluent pas trop le reste du port. Et puis je me rappelle voir un membre d’équipage d’un bateau espagnol nettoyer au Karcher la proue de son navire. En fait, il ne faisait que décoller le pétrole afin qu’on puisse tout de même lire le nom de son bateau. Ces bateaux étaient tous recouverts de fioul, bien collé sur la coque, au point que les noms étaient illisibles. Drôle d’ambiance.

Dans le même temps, les premières galettes commencent à arriver sur la côte. On commence à avoir des images à la télé des cotes – que l’on connait – souillées. À l’arrivée de ces premières galettes, il y aura ce très bon mot de Dominique Voynet, alors ministre de l’environnement :

Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle.

Sacré Dominique, et tu étais élue écologiste… Que ce ne soit pas la catastrophe écologiste du siècle possiblement, mais j’ai comme un doute que les sinistrés locaux aient besoin d’entendre ça à ce moment là. Être ministre de l’environnement et tirer vers le bas la gravité d’un évènement comme celui-ci, on a vu mieux comme message pour rassurer la population.

À ce moment, les médias t’abreuvent d’images de cotes souillées, cherchent des responsables, etc. Très vite Total est montré du doigt. Tout le monde veut boycotter total. Et puis tu réfléchis. Et tu te rends compte que tu si veux vraiment boycotter Total, tu ne peux même pas mettre d’essence dans ta voiture pour aller nettoyer les plages. Ben oui, les carburants que tu achètes au supermarché, ils viennent de la raffinerie pétrolière la plus proche, raffinerie qui appartient à … Total.  Bref, tu vas faire le plein et tu continues à engraisser Total pour aller nettoyer ses cochonneries sur tes plages. Ironique, n’est-ce pas ?

Nettoyage des plages ?

Ben oui, il a fallu nettoyer. Ce travail a été assuré en très grosse partie par des bénévoles. En fait, on a tous un peu nettoyé la plage en bas de chez soi. Le sentiment de révolte face à l’évènement en cours fait que rapidement tu trouves la motivation pour participer à la tache. Tu te renseignes dans le journal pour savoir comment s’est organisé. Et te voilà parti, rendez-vous en début de marée descendante.

À l’arrivée sur la plage, des personnes t’attendent pour te donner une fine combinaison et des gants. Et effectivement, pour 1 kg de pétrole retiré de la plage, il faut balancer 10 kg de déchets à la benne à ordure ; le sable collé, les algues, les déchets divers qui se promenaient en mer (ben oui faut pas déconner c’est quand même pas Total qui a inventé la pollution), les oiseaux morts, etc.

Après avoir bossé un bon moment, on finit par te dire d’arrêter. Tu es assez content du job réalisé, la plage est quand même beaucoup plus propre qu’avant d’arriver. Grosse satisfaction. En fait, on te demande d’arrêter parce qu’on arrive à l’étale de basse mer. La marée est en train de remonter. Tu restes trainer un peu et tu vois pourquoi il fallait s’arrêter de bosser. En remontant, la mer ramène au moins autant de merde que ce que tu as précédemment retiré. Ce mécanisme est un éternel recommencement à chaque marée, tant que la mer a encore de la merde à vomir.

La révolte fait place à la lassitude. Oui, les plages sont dégueulasses, mais j’ai autre chose à faire cette après-midi. Du coup, tu n’y vas plus quand tu peux. Faut quand même être con pour se peler le cul sur la plage en plein mois de janvier. Je me rappelle d’un truc marrant. Le campus dans lequel je faisais mes études était grossomodo à 2 ou 3 kilomètres de la cote. Le jeudi après-midi était normalement réservé au sport. Pendant les mois de janvier et février, l’université offrait le repas de midi au restaurant universitaire pour ceux qui allaient ensuite nettoyer les plages. C’était l’occupation sport de l’époque.

Ievoli Sun

Le Ievoli Sun est un chimiquier qui a fait naufrage fin octobre 2000 au nord de la Bretagne. Là encore je me souviens bien des circonstances dans lesquelles j’ai appris ça. Gros sentiment de révolte. 9 ou 10 mois auparavant tu nettoyais les plages de l’Erika et là un chimiquier qui coule avec notamment du styrène. Tu te dis que ce n’est qu’un éternel recommencement. Les médias passent à autre chose, toi aussi.

Prestige

En 2002, il y a eu le naufrage du Prestige. Là aussi désastre écologique, principalement sur les cotes portugaises et espagnoles. En Bretagne on a eu un peu de pétrole aussi, mais pas beaucoup ; quelques petites boulettes sur les plages, juste un truc à se salir les chaussures en allant marcher sur la plage. Oui mais nous on avait eu l’Erika. Du coup, je savais nettoyer des chaussures souillées au pétrole, ou dérivés. Un peu de gasoil – oui le gasoil est très bon pour détacher du pétrole – un chiffon sec et hop, les chaussures sont comme neuves. En Bretagne on a du pétrole et des idées. Hein !

Procès de l’Erika

Le procès a débuté en février 2007, sept années après le naufrage. Bien sûr, ils sont tous innocents, ils n’y peuvent rien, etc. J’ai suivi de très loin ce procès, lisant quelques articles de synthèse et voilà. Une première fois jugé coupable Total a bien sûr fait appel. Aujourd’hui l’appel a été cassé. 13 ans après le naufrage Total se voit donc obligé de payer une amende de 375 000 euros au motif de pollution maritime.

Je crois que depuis 13 ans, je me suis totalement blasé de ce genre d’évènement. Il en est arrivé tant, il en arrivera encore d’autres (Hein Deepwater Horizon…). C’est la vie.

Ah oui et puis 375 000 euros d’amende, ça ne fait jamais que 0,0002 % du chiffre d’affaire annuel de Total. Et pour 20 000 tonnes de produits pétroliers en mer, ça ne fait que 2% de la quantité d’hydrocarbure qu’il resterait au large de la Bretagne dans diverses épaves non nettoyées. (Chiffre que je tiens d’une étude publiée dans le magazine Science & Vie à l’époque)

Mais pourquoi on en parle tant en fait ?

(Désolé, c’était mon billet cynique de l’année)

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